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Entretien avec Julien de The Austrasian Goat (The Austrasian Goat)

The Austrasian Goat est une véritable révélation pour moi, aux frontières du Black Metal et du Doom. Une expérience musicale unique empreinte de souffrances extrêmes et d'une rare qualité. Un projet français, en plus ! Je suis donc allé interroger Julien, ancien guitariste du groupe ShallNotKill.


Guudrath : Hellz Julien ! J'ai enfin du temps pour te poser quelques questions à propos d'Austrasian Goat et de tes activités au sein de la scène ! Tu as une bonne bière, un petit pétard pour commencer ? Que boit-on/prend-on dans ton coin pour se rendre joyeux ou défoncé ?

Julien : Le nord-est de la France, est traditionnellement un pays d’alcooliques. Mais je ne suis pas tellement traditionaliste dans mes goûts en matière de drogue. Les dérivées du chanvre ont mes faveurs. J’évite depuis peu de mélanger les substances, ça nuit à l’équilibre, physique et mental.

G : Bon, j'écoute peu de Doom et pas du tout de Funeral / Depressive / Suicidal Black Metal, même si le Doom j'aime beaucoup. J'ai du mal à savoir où se situe The Austrasian Goat : comment définirais-tu musicalement ce projet ?

J : C’est une vision toute personnelle du Black Metal, par un Punk qui écoute pas mal de Doom. Mais bon, je ne suis pas très friand de ce genre "d’étiquetage".

G : Tu as eu des retours, des chroniques élogieuses ou carrément mauvaises à propos de ton full-length ?

J : Les retours sont plutôt cools ! En tout cas, ils dépassent toutes mes attentes, puisque je n’attendais rien. Ce qu’il en ressort globalement, c’est que c’est un disque difficilement "classable". Et cette idée me plait.

G : Combien de temps as-tu mis pour composer et enregistrer ? Comment s'est passé le processus qui t'a conduit à avoir, un jour, ton œuvre entre tes mains, produite par un Suédois ? Ca t'a vidé de créer cet album ? Quel effet ça t'a fait ?

J : Ca a été assez vite. J’ai composé, mixé et enregistré en 6 semaines. Ensuite je l’ai envoyé à quelques amis, qui m’ont proposé de m’aider à sortir le disque en LP. Et I Hate m’a proposé de sortir le disque en CD. La prise de contact avec Ola n’a pas été "préméditée", elle est même un peu accidentelle. Un hasard qui fait bien les choses comme on dit... Ca m’a fait très plaisir d’avoir ce disque entre les mains. D’autant que ça s’est fait sans aucun problème tant pour le LP que pour la version CD. Tout a été parfait.

G : Pour ma part, The Austrasian Goat a été une formidable claque, et pourtant j'écoute très très peu de ce genre de Black Metal, si c'en est véritablement... En tout cas, la lourdeur, l'hypnotisme, la religiosité, le perfectionnisme de l'oeuvre et les émotions qui passent au travers de l'opus m'ont littéralement scotché. Je n'ai pas vraiment su mettre en mots mon ressenti – désolé pour ma chronique, qui dit tout et rien à la fois ! Il me semble que cette oeuvre est un vrai puits de souffrances et de haine, le résultat d'un cheminement intérieur, le substrat de douleurs fortes et anciennes, une sorte de tentative de suicide via le son.

J : Je te remercie pour tes remarques et ta chronique. Je pense que tu as mis le doigt sur l’essence même de ce disque. Un disque introspectif, suintant le désespoir et la dépression. J’ai composé ce disque alors que je n’allais pas bien du tout. Soit je m’enfonçais dans la haine (celle des autres et de ma propre personne avant tout), soit j’essayais de canaliser ça et d’en faire quelque chose, pour simplement survivre. Dit de cette façon, c’est très bateau, et ça peut paraître condescendant. Je suis un type qui vit dans un pays civilisé, qui dort au chaud tous les soirs... Au regard des standards de cette société, je ne devrais pas me plaindre. Mais je vis mal ma condition d’être humain, je suis tout autant fasciné qu’atterré par les rapports qu’ils entretiennent les uns envers les autres. La religion a fort à faire dans ces "interactions". Elle est un catalyseur, une machine à distordre et à soumettre. Aussi, indéniablement, c’est un sujet qui m’intéresse. Qu’est-ce qui pousse l’homme à la foi ? Je crois que ce sont des interrogations profondément ancrées en l’homme, et qui elles-mêmes sont au cœur de ce disque.

G : Que racontent tes textes ? Que représente la pochette ?

J : Mes textes évoquent à la fois cette terre où je suis né, son histoire et mon sentiment vis-à-vis d’elle. J’y évoque une terre rouge de sang, la désertification industrielle, la désolation qui se cache sous une nature verdoyante, le rapport de l’homme à ses racines, ma relation à la liberté et à la religion. Ce genre de choses. J’essaie à la fois de ne pas être trop elliptique, et de rester relativement "réaliste". Je n’aime pas la fiction. Il y a deux pochettes différentes. Celle du LP est l’œuvre de Maxenegger, artiste de l’est de la France. C’est sérigraphié par TTDMRT (www.ttdmrt.com). La pochette du CD est un travail d’Ola (I Hate Records) et moi-même sur la base de photos de la Lorraine prises à l’arrivée des troupes américaines en 1917. Des lieux qui me sont familiers. L’image avant du CD est une photo du Transi, de Ligier Richier, sculpteur meusien du XVIème siècle. C’est une représentation de René de Chalon, mort au combat en 1544. Sa femme Anne de Lorraine avait commandé cette œuvre au sculpteur en 1547, lui demandant de représenter son corps en putréfaction. J’ai toujours été fasciné par cette œuvre, par son romantisme absolu et avant-gardiste.

G : The Austrasian Goat, en voilà un de drôle de nom ! Wikipedia mon ami me dit que cela remonte au Moyen Age, que l'Austrasie était un royaume éphémère d'Europe pour des païens en lutte contre l'uniformisme du Christianisme... J'ai bon ? Pourquoi un tel nom donc ? Tu te sens païen, voire sataniste ? Pratiquant ? Tu crois que la religion Chrétienne a encore de l'influence chez nous, en France ?

J : Tu as de drôles d’amis ! Mais il ne se trompe pas beaucoup, même si l’explication est quelque peu succincte. L’Austrasie était un territoire Mérovingien, qui résista longtemps à la christianisation. Grosso modo, l’Austrasie (puis la Lotharingie, la Lorraine... à l’exception des trois évêchés de Toul, Metz et Verdun) est restée inféodée au Royaume de France jusqu’au milieu du XVIIIème siècle. Son histoire n’est liée à la France que depuis peu finalement... C’est un territoire riche en histoires, au centre de l’Europe et de tous les conflits majeurs depuis des millénaires... J’y vis depuis 30 ans, je m’intéresse à cet endroit, à son histoire. Si je me réfère aux définitions "officielles", je suis païen. Mes croyances sont clairement en opposition aux principales religions monothéistes. Je ne crois pas en dieu. Je m’oppose fermement à l’ensemble du mythe christique. Je pense que les religions monothéistes sont des religions de servitude et d’avilissement de l’individu. Je pense que la "foi" est quelque chose d’individuel, et qu’elle doit conduire à l’épanouissement de l’individu et de sa conscience. En ce sens, oui, je me considère comme sataniste. En ce qui concerne l’influence de la chrétienté en France, c’est une remarque intéressante, et pertinente. J’avais tendance à me dire la même chose. Mais lorsqu’on y regarde bien, l’influence des religions monothéistes et particulièrement du judéo-christianisme est au cœur même des fondements de cette civilisation. Par exemple, les principaux fondements des "Droits de L’Homme et du Citoyen" sont directement liés aux commandements bibliques. Le droit laïc trouve ses racines dans le droit canonique dans énormément de pays occidentaux. L’influence de la religion est de plus en plus insidieuse de nos jours, car les évolutions scientifiques ont fragilisé les mythes fondateurs. Mais elle est au cœur de la morale, des principaux médias... Je crois que le christianisme est un des piliers du capitalisme.

G : Tu crois que le combat contre la religion n'est pas une manière, dans le Black Metal ou le monde du metal en général, de jouer à l'autruche ? Je veux dire, je me rappelle quand il y a quinze ans j'écoutais les pionniers du Thrash, être tombé sur des musiciens engagés politiquement : ces gars-là sont quand même bien plus dans le réel que tous les gugus se grimant, se trimballant avec du cuir et des clous, non ? Je trouve cela puéril, gamin. Enfin ça ne me touche plus pour ma part...

J : Je suis absolument d’accord avec cette remarque. Le combat contre le christianisme n’est pas une fin en soi. Il doit être à mon sens au cœur d’une démarche plus globale, une volonté de déstabilisation des fondements de l’impérialisme de l’occident. La lutte antichrétienne est éminemment politique, et l’ensemble de nos actes individuels l’est. Une des idées du satanisme et de "parodier et théâtraliser" les mythes chrétiens afin de les décrédibiliser. Satan est un symbole. La symbolique se doit d’être forte pour être déstabilisatrice, c’est indéniable. Mais elle doit à mon sens s’accompagner d’actes concrets. Je ne parle pas de brûler des églises, mais d’actes d’opposition à la culture judéo-chrétienne, au capitalisme. Des actions de "déconstruction", de parasitage des institutions, l’établissement de zones de liberté, de gratuité ... Contraindre L’Homme à se confronter à la différence, et surtout à l’accepter n’est pas chose facile. On a quelques millénaires de morale derrière nous qui ont bien foutu la merde... Aussi, ces actions – en plus d’être symboliques – sont en phase avec nos quotidiens. Il faut déconstruire, éduquer, expérimenter. Pour ma part, je pense que bon nombre "d’acteurs" du milieu Black Metal utilisent une imagerie sataniste par pure idéalisme esthétique, et que leur prétendu satanisme ne sert qu’à "légitimer" des comportements scabreux, comme la Bible chez les chrétiens. Ils m’amusent autant qu’un sermon à la messe du dimanche.

G : Parle-nous un peu de ton expérience musicale si tu veux bien : avant The Austrasian Goat, il y avait ShallNotKill (http://pagesperso-orange.fr/shallnotkill/) n'est-ce pas ? Pour être franc, je ne connais que de nom. Que s'est-il passé ? Comment s'est opéré le passage entre ton ancien groupe et la mise en oeuvre de ce qui allait devenir The Austrasian Goat ? Quelle est la genèse de la musique que tu interprètes aujourd'hui ?

J : ShallNotKill était un groupe qui a oscillé entre punk/hardcore et doom/sludge de 2000 à 2006. On a sorti quelques disques sur différents labels DIY, tourné un peu en Europe. Et puis on a toutes et tous ressenti le besoin de faire d’autres choses, les uns sans les autres, et on a donc décidé d’arrêter. Il n’y a pas eu à proprement parler de "passage" de ShallNotKill à Austrasian Goat. J’avais déjà l’idée de The Austrasian Goat qui émergeait sur la fin de ShallNotKill. Mais ce sont deux choses très différentes : un groupe, et un projet solo. The Austrasian Goat trouve ses fondements dans la haine et le désarroi. J’aurais pu devenir aigri et incroyablement "evil", mais j’ai essayé de "canaliser" tout ça en un disque. Du coup je garde toujours un semblant de vie sociale.

G : Tu es derrière 213 Records. Tu as monté ce label quand et pourquoi ? Quelles satisfactions retires-tu de cette expérience ? Qu'est-ce qui va bientôt sortir ? Comment peut-on espérer que tu produise un skeud : quelles genres de releases tu aimes produire ?

J : 213 Records a été créé en 2001 par Christelle (ex- ShallNotKill, Meny Hellkin, Juby Jubs And The Sioux, Le Cœur NoirR (Saigne Rouge)...) et moi, afin de sortir nos disques, dont personne ne voulait. On donc sorti quelques 7’’, puis des CD-r, des CD, des LP... On a parallèlement monté une petite distro. Le label existe toujours, mais désormais, on va limiter nos productions au CD-r et au vinyl. L’objet CD ne nous intéresse plus tellement. De même pour la distro, on va limiter la distribution de CD. Nous avons sorti pas mal de choses assez différentes, allant de l’électro/harschnoise au black metal en passant par des choses plus "typiquement punk" d’un point de vue musical. Nous sommes un label Do It Yourself et libertaire. www.213records.com

G : Rapidement un tour d'horizon de la scène : que penses-tu aujourd'hui du Doom, du Black, du Hardcore, de l'Industrial ?

J : Il est difficile d’avoir une vision d’ensemble des choses, mais je peux donner un sentiment sur ma perception de ces univers musicaux, qui est directement liée à ce que j’en sais par les disques que j’écoute et les zine que je lis. Le Black Metal est très "hype" ces derniers temps. C’est sans doute lié à l’influence de labels comme Southern Lord qui sont partis dans cette voie depuis quelques temps. Ca ne me dérange pas, je trouve que certaines de leurs productions dans ce registre sont excellentes (Fuck the Universe de Craft par exemple). Mais il y a à boire et à manger. Beaucoup de groupes et de one-man-bands surtout, et son lot de merde. Ce qui me plait ces derniers temps d’un point du vue musical, c’est de voir des groupes tenter des choses nouvelles, expérimenter. D’autre part, je suis content de voir qu’un certain radicalisme anti-chrétien subsiste, quand celui-ci se fonde sur des arguments intéressants. En matière de Doom, je trouve qu’il y a là encore beaucoup de choses, je suis arrivé à saturation, et j’ai désormais peu de bonnes surprises dans le genre. Les dernières furent Atavist et Moss. Je trouve que le Doom se vide de tout propos, c’est dommage à mon avis. Le Hardcore... Pfff, y’a tant à dire. C’est mon terreau. Je crois que les principes d’ouverture, le DIY, et un certain radicalisme libertaire (dans "l’action") du Hardcore sont tombés malheureusement dans un "désuétude non assumée" par un certain nombre "d’acteurs" de cette "scène" à l’heure qu’il est... Je le regrette amèrement, car ces "principes" me sont chers. Le terme est usé, utilisé à toutes les sauces... Encore une histoire "d’étiquettes". Mais bon, il y a énormément de gens qui se battent encore, et j’ai énormément de respect pour eux. Et puis quand je me sens aigri, je réécoute Minor Threat. En matière de musique industrielle, là encore à boire et à manger. Je suis très "vieux jeu" en la matière. Throbbing Gristle, Psychic TV, etc. En matière de musiques électroniques et expérimentales, je fais une confiance absolue au label Burning Emptiness (www.burningemptiness.com). Globalement, je pense que la technologie permet à chacun (ou presque) de développer des projets musicaux, et c’est très bien ainsi ! Mais face à ce foisonnement de disques, de MP3, de projets, je deviens de plus en plus "critique" et difficile à contenter (et je pense que c’est le cas pour tout le monde).

G : Aller, un petit jeu, une petite torture : donne-moi les dix disques indispensables pour toi...

J : C’est très varié et difficile à dire, vu que je suis un collectionneur invétéré... Mais disons qu’à cette heure, ça serait (sans ordre de préférence) : Black Sabbath – Paranoïd, Botch – We are the romans, Sonic Youth – Evol, Darkthrone – Transilvanian Hunger, Van Halen – 1, Pink Floyd – Meddle, Discharge – Hear nothing, See nothing Say nothing, Nine Inch Nails – Fragile, Napalm Death – From enslavement to obliteration, Robert Johnson – Discographie.

G : Dans le genre d'Austrasian Goat, tu me recommandes quoi ?

J : Je ne sas pas ce qu’est le genre d’Austrasian Goat, mais je dois beaucoup à Nortt, c’est indéniable.

G : S'il ne te restait qu'un jour avant de mourir, que ferais-tu ?

J : Je prendrais du LSD.

G : Tu préfères la levrette ou la brouette ?

J : Je préfère passer à la question suivante.

G : Que penses-tu de l'humain en particulier et de l'humanité en général ?

J : Je n’aime pas l’être humain. Plus le temps passe, et plus je le hais. Je déteste la conscience. Elle fait de nous un paradoxe sur pattes. C’est horrible. Nous sommes une abomination.

G : Quels sont les livres qui comptent le plus pour toi ?

J : Je suis passionné par la littérature surréaliste, et en particulier par le travail de Robert Desnos et André Breton. Nadja est un ouvrage exceptionnel. Je pense que les "Chants de maldoror" de Lautréamont est un des sommets de la littérature, tous genres confondus. En dehors de cela, je lis peu de romans et de fictions, je suis plutôt branché par les essais, les biographies ou les ouvrages historiques. Il est cependant quelques exceptions : Lovecraft, Robert Merle avec Malevil, Barjavel avec Ravage, par exemple. En ce moment, je lis un ouvrage sur le catharisme, une autobiographie de Klaus Kinski, et je relis Les larmes d'Eros de George Bataille.

G : Des boissons/substances à recommander ?

J : Le cyanure.

G : Quelle est ton opinion vis-à-vis du téléchargement ?

J : Pour ! Téléchargez ! Pillez ! Que les droits d’auteurs tombent aux oubliettes et les "artistes" avec ! J’espère bien que les majors se casseront la gueule, et que les "indépendants" aux dents longues avec...

G : Comment définirais-tu ta musique en trois mots ?

J : Noire et haineuse.

G : Merci pour tes réponses. Les derniers mots sont pour toi... Bonne continuation, ta musique est excellente !

J : Merci à toi pour ton intérêt et à l’attention portée à The Austrasian Goat. Bonne continuation. www.theaustrasiangoat.com

Posté le 06/04/2008 à 12h28 par Guudrath

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