 Avertissement : la partie A est une réflexion que l'on peut à la rigueur lire séparément de la chronique proprement dite, que vous trouverez en partie B. La partie A est néanmoins utile selon moi si l'on veut aborder sans neutralité une oeuvre qui ne se veut pas neutre.
A/
Fuck Off And Die ! Classer Thesyre n'est pas une mince affaire. Et déjà, que peut bien vouloir signifier la volonté de classer ? Un besoin de se repérer ? La peur de se retrouver face à quelque chose d'inconnu... d'inclassable ? Classer rassure ? Et si la solution était de ne pas classer, d'être libre donc, plutôt que d'être cantonné à un genre, à un style ? Pourquoi ne pas oser aller vers l'inconnu simplement ? Il faut être honnête et non plus hypocrite (une vraie culture, un vrai état d'esprit en France et dans le petit monde du Black Metal) et reconnaître qu'en France, on est vite "classé" : soit l'on est jugé "intègre" (par les autres, un comble !) soit l'on est jugé "vendu" à qui ou quoi que ce soit... Aucune liberté n'est donc laissée. Il ne faut donc plus agir selon soi... Prendre un risque artistique c'est donc se voir déjà égorgé en place publique par la plèbe du metal extrême (mais les oreilles et esprits critiques et de goût sauront faire la différence) ; prendre le risque de s'écouter plutôt que toute cette critique facile, c'est donc prendre le risque que cette capricieuse et fausse critique vous condamne au rebut. Classer les autres est donc un bon moyen de se classer soi (rejeter les autres pour se caser soi) ou de ne pas avoir à se regarder en face et de préserver sa bonne conscience : déformation d'ordre confessionnelle certainement, qui déteint subrepticement sur les esprits de Blackeux pas si forts, ni si libérés de leurs conditionnements comme ils aiment à le croire...
Thesyre semble bien avoir compris cette manipulation de masse et s'est d'entrée, avec son album au titre éponyme (2003, Ascent Records), placé sur le seul endroit que l'on réserve à ce genre de satellite : la corde du funambule, que l'on peut voir comme une corde de potence. TheSyre prend directement le risque de se positionner comme outsider. Et nous ne lui donnerons pas tort bien au contraire ! Aujourd'hui, la scène est gangrenée, notamment dans le Black metal, scène à laquelle Thesyre s'apparente plus ou loin, un Thesyre qui mélange avec brio plusieurs styles qui n'en forment qu'un : celui de Thesyre. La gangrène en question repose sur le phénomène de redite, dans un esprit maniériste, post-moderne. La gangrène repose également sur une interpénétration des genres musicaux, qui affaiblit et bâtardise les genres premiers – tout en lui ouvrant de nouveaux horizons, c'est à double tranchant. La gangrène finalement repose sur le phénomène de jugement inhérent à notre société de consommation, qui en demande toujours plus. "C'est bien, c'est pas bien". Il n'y a plus de critique, plus d'esprit, plus de personnalité, plus rien qu'une absence inscrite dans la logique de consommation. Que sont devenues les "c'est très bon parce que..." et "c'est mauvais parce que je pense que..." ?
Thesyre, comme un certain nombre de formations d'aujourd'hui qui prennent le large par ras-le-bol (et n'oublions pas dans le lot Mayhem, Immortal et Darkthrone !). Ras-le-bol égale : se faire plaisir. Ras-le-bol égale : plus de liberté. Ras-le-bol égale : moins de discours et de haine et plus d'écoute de soi. Ras-le-bol égale : Fuck Off And Die ! Thesyre semble apparemment, après deux albums et deux splits déterminant dans la construction de son identité singulière, prendre lui aussi le large et ne s'appuyer que sur lui-même – comme il l'a toujours fait ! Exist ! est donc un disque inclassable, en fin de compte. Avec un titre pareil, Thesyre prend le parti de l'engagement... comme il l'a toujours fait. Exist ! est un mot d'ordre pour qui veut sortir de la masse de la fausse critique et entrer dans le cénacle des critiques de l'élite.
B/
Certains ont rangé Thesyre dans la catégorie des formations pratiquant un Black-Thrash Metal à tendance Punk/Rock. Ce nouveau disque, je serais tenté de dire qu'il est plus rock'n'roll encore que cela, mais ce serait être malhonnête, car Thesyre et son Exist ! dépassent cela. Déjà la taille de l'album – un seul titre en tout et pour tout long de plus de trente-deux minutes : un cas rare dans l'histoire du metal ! – ne permet pas d'affirmer ça : car en Thrash, on tape vite et fort. Découper le morceau n'aurait aucun sens selon moi : Thesyre ne fabriquant pas seulement, ici, un album de simple metal extrême, mais une oeuvre musicale au concept entier et logiquement dubitative, la perplexité que laisse dans les esprits un tel disque aurait été pourrie par la découpe. De plus, l'ensemble est massif et cohérent, ce qui est une autre raison. Et puis en dernier, les riffs étant tantôt thrashy, tantôt lancinants, plaintifs, tournant en boucle, reproduisant une atmosphère spirituelle et noire, ils sont l'élément déstabilisant d'Exist ! Il y a comme un gimmick musical ironique et désespérant qui se prélasse lentement, TheSyre – Eric Syre en somme, aidé par un batteur d'exception connaissant bien son métier de bûcheron canadien – désirant de cette manière instaurer... le doute.
Thesyre se distingue de la masse non seulement par sa personnalité, mais également de par ses textes de qualité. Comme le texte le démontre, Syre désire nous provoquer, nous poser des questions, engager une réflexion : il doit donc déstabiliser.
Nothing What are we here for?
Nothing What should we live for?
Nothing Are we born to die?
Without finding The meaning of life?
Awake
Are you dreaming?
Are you thinking?
Before you die!
But are you alive?
Realize your relevance
Are you an empty shell?
Don't rely on someone else
But manifest yourself
Stand up proud, stand up tall
Take a look at yourself
What you do is what you are
Or are you someone else?
Puis vient la sentence, sur un fond sombre et torturé, le seul passage en français :
Tout au long de notre très courte vie
Nous questionnons la raison de notre présence
Et pourtant c'est ce que nous faisons de notre temps
Qui justifie à la fin notre existence
...à la treizième minute tout s'interrompt pour laisser la place à un passage calme mais maléfique, assez chancelant, bourdonnant, avec de lointains bruits malsains en fond, sur lesquels quelques notes de guitare sèche viennent se poser, ce jusqu'à la la dix-septième, où les guitares reprennent délicatement leurs chants avant d'exploser à nouveau. Le "balancement" reprend ainsi et l'on se prend à taper du pied et à headbanger : c'est sacrément bon. Ce qui est admirable, c'est que l'on ne s'ennuie pas. C'est comme si Thesyre revenait toujours avec la même phrase musicale et en même temps, la modifiait et la rendait méconnaissable entre mille. Peut-être ce sentiment est-il aussi dû à l'aspect compact et carré de l'ensemble (qui baigne dans un son chaud) et à la cohérence musicale de l'ensemble : car Thesyre ne sait jouer que du Thesyre, bien heureusement. Beaucoup des riffs sont facilement assimilables et inspirés. Les influences se font entendre de loin car Thesyre puise les siennes dans l' "old school" mais la personnalité est bel et bien là et affirmée. Plusieurs fois, comme tout au long de l'album, le titre (l'Oeuvre serait plus juste) change de rythme tout en se faisant hypnotique : Exist ! est en tous points déconcertant.
Voilà un disque intelligent, unique et enivrant qui restera dans les annales. A découvrir, avec le casque aux oreilles et le son à fond.
Verdict :
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